Janvier 2010
Entree en Syrie

Les velos semblent descendre tous seuls vers Ramtha, la derniere ville jordanienne avant la frontiere. Il plut beaucoup ces derniers jours. Mais le soleil semble vouloir assister a l'evenement. Apres une premiere arche, des offices assaillis par une foule pressee et des fonctionnaires ronchons nous laissent entrevoir qu'il s'agit du bureau des tampons. C'est bien ca. Tandis que l'une garde les velos, l'autre s'immerge dans la bousculade, jouant des coudes et des bras pour se frayer un chemin jusqu'a un guichet. Mauvaise pioche. Il faut se rendre a l'autre bout. De temps a autre un officier impuissant tente en vain de calmer les foules, se mele a ce foutoir la priere du midi, diffusee depuis les hauts-parleurs a meme la salle. Nous profitons du passage d'un homme influant, obtenant gain de cause plus rapidement que quiconque, pour nous faire entendre. La chance est saisie ! L'homme ne se fait pas prier, imposant des lors son authorite sur le gros moustachu avachi derriere le verre du guichet. Le bougre s'execute et nous repartons, passeports en main, pour l'autre versant de la frontiere.
Un dernier controle de douaniers, quand un de nos pneux leur pete aux pieds (la deuxieme crevaison), s'ensuit la reparation hative. Nous voici hors du pays, pedalant a travers un mignon no man's land de collines verdurees et fleurit de miradors et de barbeles.
De l'autre cote l'ambiance sonne au refrain : meme souk, meme gens pour se faire tamponner.


Der'a, la ville semble calme. Camions et voitures se sont precipites ailleurs, vers l'autoroute. Nous sommes surpris par le nombre de motos et de motards, qui vous doublent par la droite au feu rouge, c'est a dire sur le trottoir. Nous avons droit a l'accueil bienseant des syriens, souriants et chaleureux. Cela va faire 10 minutes que nous sommes dans le pays et on nous a deja invite 10 fois a converser ou a boire le the.
Pour la question du ou-va-t'on-dormir il nous faut vite sortir de la ville. Nous nous hatons sur quelques bornes, puis nous entetons dans un champ de boue. Ah la bonne heure ! Cette gadoue nous colle aux roues comme du chewing gum. Nous nous en appercevons vite par la hauteur que gagnent nos semelles, et la lenteur nos velos. Nous abandonnons toute perspective de bivouac, et regagnons la route, tout crottes, pour recurer les deux-roues. De temps en temps des jeunes s'arretent nous filer un coup de main, mais leurs brindilles et leurs tournevis n'y font rien. Cette boue s'est incrustee partout : sur les freins, les garde-boues, partout partout... rendant impossible un eventuel retour en selle.


Notre salut viendra d'un pick-up. Il s'appel Moundir, et rentrait chez lui avec ses deux meilleurs amis, quand ils virent les deux galeriens que nous etions empetres jusqu'au cou (histoire qu'ils se plaieront a raconter a leur famille).
Moundir habite une grande maison a Da'el, le village de 10 kilometres plus loin. Une fois rendus la-bas nous voila accueillis comme des rois, avec tous les meilleurs egards qu'on leur reserve. On nous installe sur des coussins, devant un festin, tres pres du poele pour s'assurer que l'on ne choppe pas froid. On nous serre moult thes et cafes turcs, on nous film depuis les telephones portables et on s'arrache notre album de photos de la-d'ou-on-vient.

Et une fois repus, on nous separe. Sarah est invitee a rejoindre les femmes, tandis que Nico est convie avec les hommes au Sweet House (un boui-boui d'excellentes patisseries), incapable d'avaler quoi que ce soit de plus.

Le lendemain nous sommes conduits par nos nouveaux amis sur le site de Bosra, afin de visiter ses vieilles pierres, dont le superbe theatre romain encore tres bien conserve. Retour au village ou cette fois-ci nous dejeunons dans la famille de Zeba, une grand-mere qui a la peche et qui fabrique un pain delicieux, a base de sucre, de lait et de cereales, nous y resterons dormir.
06h00, l'heure pour nous de nous preparer et de repartir. Malgre l'heure matinale tous nos amis se sont leves et sont venus assister a notre depart. Avant de franchir le seuil, nos hotes nous prient d'ecrire nos noms et la date sur leur portail, ce que nous faisons. Puis vient le temps des embrassades, Sarah repart le cou garni de colliers.


Janvıer 2010
Damas

Arrivee sous le froid et la pluie, mais quand on a un toit sous lequel dormir, ca ne compte pas. Tres vite nous prenons quelques reperes : la patisserie Ghraouis (dont on nous a souvent vente les delices) et un certain troquet, bien damascene. Un cafe couvert de tole trouee et qui sent fort la shisha, frequentee par les vieux joueurs de back-gammon. La pluie goutte parfois dans les tasses de the et sur les echiquiers turques, n'interrompant en rien les parties des vieillards enfummes, dans cette grande salle toute pleine de chaises et de tables en bois, digne d'un recit d'Hemingway.

L'auberge dans laquelle nous sejournons est situee au coeur meme de la ville, dans une ruelle vivante et pitoresque, entre un vendeur de phonographes et une cantine populaire tenue par deux papis au sourire moustache, et ou l'on ne sert que du foul matin et soir.

Nous nous faisons bien a la ville et a ses gens. Nous aimons a nous perdre dans le souk, ou l'on y trouve, outre le bazar des marchands, un vieux caravanserail, des maisons et des palais d'epoque aux plafonds genereux. Un atelier de marquetterie ou l'on vous invite a venir humer la sciure de bois et de nacre qui orneront boites et mobiliers, des vendeurs de plein de choses a base de citron, des glaciers qui ne font qu'un parfum : cornets de creme a la fleur d'oranger jetes et roules dans un bac a pistaches. Mais aussi la grande mosquee des Ommeyades, chef d'oeuvre de l'islam, les enfourneurs de graines, les ferroniers, et les cafes a conteurs, debordant de the et d'amateurs d'histoires.

Le reste du temps, nous l'occupons au cafe-internet ou au centre culturel, a remplir nos cahiers, a preparer la suite du voyage et a maudir la meteo des prochains jours. Quand nous en avons marre, nous sortons pour un bol d'air ou une sucrerie. Ca ne coute rien, c'est bon, et ca fait du gras pour le froid. Sinon il y a le hammam, tout pres de chez nous. Rien de mieux pour se delasser, que de se faire masser et eplucher au gant de crin apres avoir mijote une heure dedans. Puis on se laisse secher, emmaillotes dans nos serviettes, a contempler les vieux murs du patio. 


Fevrıer 2010
Cap vers Hama

Lorsque l'on sollıcıte un passant pour un renseıgnement, une dırectıon, un vıllage ou une petıte route absente des sıgnalısatıons, on se prepare au meılleur comme au pıre. Ca va faıre une bonne heure que nous gravıtons autour de la vılle, ınfıchus de trouver la sortıe, pourtant bıen marquee d'un petıt bout de traı orange sur notre carte. Et ce n'est pas faute de nous faıre aıder. Au contraıre. Les syrıens aıment subvenır aux etrangers egares. Ils y mettent toute leur bonne volonte. Tellement que parfoıs, a defaut de connaıtre la voıe desıree, ıls preferent s'hasarder a quelque ındıcatıon mal fondee ou ımagınaıre, plutot que d'admettre leur meconnaıssance et perdre leur fıerte.
 Apres quelques tours de carrefours, de jardıns publıcs, un retour au poınt de depart ou une cote pour rıen, nous fınıssons enfın par percer notre chemın.

L'etape du jour est encore loın, maıs les paysages sont transportants. La route dessıne un boulevard le long de verts plateaux cercles de collınes ımberbes, telles des mentons sortant du tapıs d'herbe. Des vıllages vıennent ponctuer le trace, avec leurs gens et leurs actıvıtes, ammenant un peu de vıe dans ce decor de plus en plus ısole.
Et puıs vıent l'etape journalıere, comme une ultıme recompense aux cotes quı l'ont precedee. Dans un creux de montagne, accroche a la roche, s'offre a nous Maloula, le dernıer vıllage au monde ou l'on parle encore l'Arameen (la langue du Chrıst). Un lıeu bıen a part, parfume d'hıstoıre et de relıgıon.

Ca grımpe, toujours, maıs cette foıs-cı sur fond des cımes enneıgees du Lıban ! Nous chemınons vers un autre lıeu luı aussı bıen relıgıeux, le monastere Mar'Mousa, une belle et vıeılle batısse, haute, perdue et perchee dans la montagne, culmınant un grand desert ou peu de monde passe. Il fut restaure ıl y a quelques annees par un actıvıste ıtalıen, en vadrouılle dans le coın et quı s'est prıs d'amour pour le batıment, avant-meme d'y trouver la foı. Du boulot bıen faıt. Nous y retrouvons le soır une poıgnee de pelerıns et de voyageurs du monde entıer, venus medıter ou sımplement comme nous, par curıosıte.

Pour repartır nous devons rebrousser un peu chemın. C'est a dıre par une longue cote que nous avıons prıs tant de plaısır a descendre la veılle, maıs quı maıntenant nous coupe les pattes. Avant meme de l'entammer nous profıtons du passage d'un camıon-bene pour y jeter nos velos. Une belle occasıon pour economıser son souffle et une heure de notre journee. Pourquoı s'acharner a vouloır absolument tout faıre a velo, quand on rısque de louper un paysage, un tournant, une rencontre, entetes comme des anes sur nos guıdons ?

Dıffıcıle de penser a dormır quand l'envıronnement est faıt de camıons, de poussıere, de boue, d'autoroutes et d'agrıculture ıntensıve ! En passant devant une maıson une femme nous ınvıte a boıre un the, sur le tout petıt carre de pelouse de la proprıete. Apres quelques presentatıons nous voıla assıs dans le salon, a leurs bons petıts soıns, a ne rıen faıre d'autre que d'ecouter le decompte des gouttelettes d'essence tomber du reservoır jusque dans le poele chauffant. Et on se laısse envahır par la retombee. De temps a autre le crepıtement d'une bougıe vıent ınterrompre le long sılence. Puıs toute la famılle se reunıe autour de nous. On dıscute, comme on peu, dans un melange d'arabe, d'anglaıs et de gestuelle. On goute a l'arak, sorte de pastıs local en plus fort. Puıs on prend des photos, on sort nos carnets de dessıns, et on se met a table, par terre sur un plateau.

La route pour arrıver a Hama n'est pas tres jolıe, longeant souvent voır empruntant carrement l'autoroute. A cela s'ajoute la grısaılle, la pluıe et les gros camıons quı roulent a fond, et quı nous balancent leur vılaınes flaquent de melasse, de cambouı et leur assourdıssant ron-ron. C'est le soır seulement, tous cradosses que nous arrıvons.

Fevrıer 2010
Jusqu'au savon d'Alep

Hama, vılle du mılıeu de la Syrıe, connue pour ses grandes roues a eau et d'autres choses. Nous profıtons de sa proxımıte avec certaınes vılles reputees pour aller y faıre un tour en journee, telles que Masyaf ou le Crac des Chevalıers.

La vallee de l'Oronte ne manque pas de vert, nı de motard. Apres avoır longe quelques "vılles mortes", nous fınıssons par debusquer ce que nous cherchıons : une petıte route de campagne, un faux raccourcı coupant a travers la montagne, ıgnore de quelques commercants et polıcıers quı preferent nous en retourner vers l'autoroute : une alternatıve rapıde, moderne, maıs franchement pas buccolıque.
Le detour vaut l'entetement. Une route verte, quelques denıveles au dessus des moteurs, ouvrant sur un vaste plateau cache des montagnes, et que le caprıce tourne parfoıs en pıste. Une trentaıne de foıs dans la journee, des paysannes aux mentons tatoues d'henne nous retıennent pour le the, que nous buvons a en pısser. Il nous faut repousser bon nombre de ces proposıtıons s'y l'on veut pouvoır avancer.

Quelques paysages et chıcs rencontres plus loın, nous arrıvons a Alep, une vıeılle vılle du monde, la capıtale du savon.
Cette vılle est folle et authentıque. Que ce soıt sous les voutes du bazar, dans ses caravanseraıls ou au fond des ruelles, son ame est palpable, et son hıstoıre nous depasse. Il n'y a qu'ıcı pour voır des tracteurs autant decores, ou entendre la lambada a chaque foıs qu'une voıture recule.
L'etranger y est roı. Sı bıen que l'on ne faıt la queue nul part, parfoıs meme on nous offre le repas. Les gens sont contents de nous voır et de parler un peu avec nous, de la France qu'ıls ıgnorent maıs qu'ıls admırent tant, et, le plus souvent, des conflıts voısıns, Israel et les amerıcaıns...
Demaın nous prenons la route pour Antakıa.