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Tadjikistan
29 mai 2010 Entree au pays des montagnes
Passage frontiere Ouzbeko-Tadjik.
Au bureau de l'immigration la vie est au ralenti. Un gros nid d'hirondelles, proprement niche au dessus d'un solennel guichet ne semble en rien perturber la torpeur des tamponneurs de passeports. Bien au contraire, cet amas de terre, de brindilles et de gazouillis apporte un peu de poesie dans le morne quotidien du bureau de douane. L'assemblee, rythmee par la seule volonte des officiers, assiste en silence aux crottes et aux becquees. Un silence que personne n'ose troubler.
La bureaucratie voisine s'annonce encore plus rudimentaire. L'antre douaniere, un hangar delabre ou la fonction elle-meme se laisse aller, revet pour toute decoration des neons et quelques posters kitchs du president tadjik. On nous glisse mollement un vieux thermometre sous le bras, et qui a du en voir passer tant d'autres sans jamais n'avoir ete rince, sinon par les fortes suees. Puis l'examen eclair termine, nous voila en degres de rentrer.
Nous sommes aujourd'hui au Tadjikistan, le pays des hautes montagnes, du Pamir, des bergers nomades, des yaks et des moutons de Marco Polo... La ou nous traverserons maintes ruines sovietiques, la ou bientot les routes ne seront plus des routes, et les rivieres des torrents.
Un vent violent nous pousse en arriere. C'est comme si le pays lui-meme ne voulais pas de nous. A force de coups de pedales nous lui faisons doucement face, soufflant comme des boeufs enrages au milieu de ce nul part desole. Une ombre pourtant, celle d'une ruine, combien-meme aurait-elle pu nous ravir, si elle n'etait pas deja occupee par cette fichue araignee. Une magnifique arachnide des sols brules, inhospitaliere comme le desert. Assez pour nous faire fuir, pas de sieste cette fois-ci...
juin 2010 Carnet de route (resume)
- Jour 01 : Arrivee a Khojand, sur la grande place du Bazar, ou il y a cette gastinitsa entretenue que par des hommes... Belle atmosphere de fin de soiree sur les toits de tole du bazar.
- Jour 02 : Journne encore tres chaude a travers de vastes agricultures. Pause dejeuner et longue sieste sur un tapchan a l'ombre, au bord de la route, ou passent quelques charettes d'anes. Arrivee a Istravchan, negociation du dormir, l'hotellerie n'est pas le point fort de la ville. Goutons aux laghmans locales dans une minuscule cantine, planquee dans l'ombre, et frequentee par quelques barbus, fort sympathique.
- Jour 03 : La route gagne toujours plus en altitude, vaste paysage de lacs et fond de montagnes depuis un plateau. Nous roulons vers elles. jeunes cyclistes tadjiks nous tiennent compagnie, leur sac a dos bourre de shashliks. Nous faisons aussi route en compagnis d'anes, de charettes et de mashruktas. Nous nous approchons du col pour la nuit. Echanges avec quelques vieux des villages aux visages etonnants autour des kilometres restants, et les bonnes poignees de main, la gauche sur le coeur. Nombreuses bergeries de pierres seches en bord de route. Bivouac en surplomb d'un petit torrent, ecoutons le soir les bergers heler et siffler leurs troupeaux.
- Jour 04 : Ascension du col, quittons la bonne route pour la poussiere et les gravats, avec pour toute compagnie un defile de camions de marchandises, poussifs, calants, crevants et crachants leur epais carburant dans le fort denivele. Tunnel impraticable. Piste de plus en plus mauvaise et boueuse a l'approche des neiges. C'est pourtant la seule route qui uni les deux villes les plus importantes du pays. Col a 3378m, nous voila shootes a l'endorphine. Vue imprenable. De l'autre cote c'est la meme route ou pire. Tout baigne dans la poussiere. Arret devant la sortie du tunnel condamne, un torrent en sort, de la fumee noire... Ici c'est un peu la zone, les ouvriers ressemblent aux miniers de Germinal, ils nous reclament des clopes que nous n'avons pas (nous en acheterons pour les suivants). Arrivee sur Ayni. Une ville enfouie dans une valle creusee par un gros torrent boueux (le Zaravshan). Le coin a quelque chose d'un peu triste, la pluie en rajoute encore, ca sent l'abandon sovietique. Quelques ONG ont deja investient les lieux. L'une d'elles occupe la gastinitsa ou nous dormons, ou une statue de Lenine trone dans l'arriere court au milieu de ferrailles rouillees. Et les toilettes a la tadjik ! leurs trous, leurs odeurs...
- Jour 05 : Roulons sous la grisaille dans d'etroites gorges, mais c'est beau. Belle route precaire, nombreux eboulements, petits bouts de ponts, pierriers, quelques rares villages et maisons-wagons. Arrivee au bas du col, la police nous informe de sa fermeture en raison d'avalanches. Il nous faut prendre le tunnel, pas le choix. Le faire a velo n'est pas une bonne idee, du fait de ses 6 km sans lumiere, ses chutes d'eau, ses lacs et toutes ces machines qui trainent a l'interieur. En chemin nous attrapons un vehicule de fermiers au dessus duquel nous attelons les velos. Sarah a l'avant entre deux costauds, Nico a l'arriere avec un perdreau de combat remonte. La traversee du tunnel est bien impressionnante, le choix etait sage. Longue descente sur Duschambe, avec quelques petits tunnels ou seuls entrent chinois et velos. A l'interieur les ouvriers s'approchent de nous, curieux de voir a quoi ressemblent nos visages. Belle route et belles montagnes.
- 03 juin - Duschambe : Petite capitale, ou presque tout semble s'organiser autour d'un seul grand boulevard post-sovietique ou passent en trombe les 4x4 des nombreuses ONG presentes, la Rudaki street (nom d'un grand poete Tadjik). La ville est aussi pleine de militaires francais. Recherche de l'hotel, ici le choix est tres limite. Occupons notre premiere soiree autour de la fontaine devant l'opera, la ou l'on fait griller les shashliks. Prolongation de nos visas et de notre permis GBAO dans de droles de circonstances. Rencontrons d'autres voyageurs francais avec qui nous sympathisons. Une autre amie francaise, Lucia, ancienne chercheuse en Iran installee a Duschambe depuis peu pour de nouvelles recherches, nous accueille dans sa collocation, ce qui donne un gout plus charmant et interessant a notre sejour dans la ville.
- Jour 10 : Depart de Duschambe pour vite regagner la campagne. Arret pasteque en chemin, le genre de fruits qui rajoute plus de 5kg au chargement et qui fait transpirer dans les cotes, mais tellement bon une fois assis a l'hombre... traversee de jolis plateaux, avec de belles couleurs en fin de journee. Bataille avec un gros serpent lors d'une prospection de bivouac. Replis bivouac vers un gros pylone au milieu d'os de moutons, mais la vue est superbe. Il y a ce type etrange qui est plante la, debout pres de la tente, et qui nous observe un long moment sans mot dire, refusant poliement de gouter a notre puree, avant de disparaitre dans la nuit.
- Jour 11 : Traversee de petits villages, beaux paysages de campagne. On se fait servir une enorme assiette de barback malgre nous dans une chaikhana, et que, genes, nous ne pouvons avaler. Les tadjiks n'ont pas l'ame vegetarienne, et euvent s'empiffrer de viandes a tout instant.
- Jour 12 : Les paysages commencent vraiment a etonner. A un check-point on nous informe du drame qui secoue le Kirghizstan, qu'on y fait la guerre, et que les frontieres sont fermees. Pour l'heure nous n'en sommes pas encore la, meme s'il faudra bientot faire un choix. Le soir on se fait inviter dans une belle ferme isolee dans des gorges.
- Jour 13 : c'est la journee des routes terribles, boueuses, caillouteuses, qui salissent et abiment les velos. Traversees de gues, parfois en portant nous-meme les saccoches, puis les velos. Mais ca vaut le coup ! Les environs sont toujours de plus en plus beaux. Les villageois nous reservent des accueils chaleureux, on invite depuis toutes les chaikhanas, les enfants nous aident, on se montre attentionne a nos egars, on refuse nos presents.
- Jour 14 : Ascension du col sur de la tres mauvaise piste. En haut du col des momes bergers chevauchant fierement des anes se chahutent et se cachent le visage lorsque l'on essaye de les photografier. Notre presence les intrigue et semble beaucoup les amuser. L'un propose d'echanger son ane contre un velo. Le soir nous coulons le long des gorges, avec ce torrent fort en puissance qui ce jette dans la Panj a Kalaikhum, ou nous dormons.
juin 2010 Vis-a-vis sur l'Afghanistan
La Panj, torrent-frontiere separant le tadjikistan de l'Afghanistan nous fait l'effet d'une vitrine. Un torrent truffe de mines. Une veritable separation entre deux monde. Si le tadjikistan est etroitement desservi et "modernise", il n'en est rien sur l'autre rive, villages de pierres seches sans routes ni electricite. Si les femmes tadjiks semblent "liberees" et parfois peu voilees (ou pas du tout), de l'autre cote ce sont des bourkas qui se trainent lentement dans la poussiere, telles les fantomes de l'Afghanistan. Cela parait surrealiste. Mais le cote Afghan ne dispose que de peut d'espace du fait de ses abruptes falaises de montagnes plongeant dans la Panj. Et dans lesquelles ils ont du tailler ce chemin, le seul qui relie les villages entre eux, leur survie, un chemin sculpte au burin a meme la roche, etroit, irregulier, souvent perieux, et que seul la foi semble faire encore tenir. Nous roulons ainsi les yeux rives sur la ligne afghane, subjugues par ces kilometres de sentiers sur lesquels defilent des apparats de voiles et d'habits colores, des caravanes d'anes au galop, et dont les braiements resonnent le long des parois rocheuses avant de redescendre emportes par le cour d'eau. Nous pouvons les entendre, les voir, leur parler, mais pas les toucher. Le soir, une fois poses, nous contemplons la frise qui s'anime, tout comme les tadjiks font, et bien sur, de leur cote, les afghans aussi. Nous roulons plusieurs jours dans ces gorges fascinantes, vertigineuses et infinissables. Une fois lors du dejeuner, nous observons des afghans s'agiter et crier, drapeau rouge a la main, avant de se refugier a l'abris, quand detonne une spectaculaire explosion. C'est alors tout un pan de montagne qui s'effondre en fracas dans le torrent, soulevant la poussiere jusqu'au ciel. Il ne s'agit pas de guerre, non. C'est comme ca qu'on repare la route de ce cote-ci du monde.
20 juin 2010 Carnet du Wakhan
-Jour 20 : Apres trois jours malades et accueillis dans une ferme le temps de nous remettre, partageant ainsi la vie de famille, la reunion pour arranger le marriage de la fille, et ou l'on tua le mouton, nous reprenons la route pour Khorog. Nous atteignons le soir-meme la capitale du GBAO, la ou commence le Pamir. La-bas les nouvelles ne sont pas bonnes. Le Kirghizstan est en guerre et l'on a ferme les frontieres. On y parle aussi de la venue du president, une venue qui condamnerait temporerement les routes de la region. Pas le temps de trop nous reposer, il va nous falloir repartir fissa pour le Wakhan.
-Jour 22 : Route vers les sources d'eau chaude de Garam Shashma, un lieu assez decevant : une crotte geologique autour de laquelle on s'evertue a tirer profit. Le soir nous sommes accueillis dans une famille d'une mere et de ses enfants. Longue longue soiree, durant laquelle la famille reste scotchee devant l'ecran-interface du DVD-player a pas dire mot, tous hypnotises par la musique electro-kitsch qui en emane.
-Jour 23 : Nos velos ont quelques peu ete visites pendant la nuit, nous ne les avions pas attaches. Rien de graves sinon quelques petites reparations. En chemin nous remplissons nos gourdes depuis une source : de l'eau naturellement gazeuse, et dont la richesse en fer fait jaunir les bouteilles... interessant... Arrivee le soir sur Ishkashim, la ville-porte de la vallee du Wakhan, et qui partage un bazar commun avec l'Afghanistan, sur un pont entre les deux pays.
- Jour 24 : La route traverse des morceaux de desert, dans cette vaste vallee, offrant des vues spectaculaires sur les cimes afghanes et pakistanaises, la chaine de l'Indukuch. On croirait voyager a travers les pages des bouquins qui nous ont tant faits rever, des images qui marquent, et tellement reelles.
- Jour 25 : C'est le jour de la visite du president dans les parages. Nous prenons tout de meme la route, on verra bien. C'est l'effusion la plus totale le long de la Wakhan. Tous sont sur leur 31, les champs fleurissent de drapeaux tadjiks, les ecoliers aussi brandissent les couleurs du pays. On repeint ainsi les abris de bords de villages, on rebouche a la louche et grossierement les crateres et autres trous pour que la "route" est l'air d'une route. Tous se rejouissent de la venue d'Emomali Rakhmonov, une personnalite pourtant contestee fut un temps, dixit certains tadjiks. Mais aujourd'hui l'heure est a la fete : on veut oublier la guerre civile (de 92 a 97) qui affaiblit tant le pays et ses gens. Du coup on se suffit a dire que tout va bien au Tadjikistan, en sorte une veritable "philosophie de Pangloss". A l'un de ces rassemblements nous demandons l'autorisation au chef de la securite de prendre des photos, lequel nous offre son approbation. Et tous, nous nous en donnons a coeur joie, autant nous avec l'appareil que les femmes dans leur soies multicolores, les hommes dans leurs complets et les jeunes en uniformes posants a la demande. On nous prend pour des journalistes, on nous accorde meme une representation de danse et de musique traditionnelle, laquelle sera destinee a l'arrivee du president, quelle chance ! En chemin nous traversons d'autres de ces rassemblements, il y en a plein. L'un d'entre eux semble attirer beaucoup de monde et d'agents de securite. M. Rakhmonov ne doit pas etre loin. Nous passons avec nos velos, on ne peut pas dire innapercus, avec nos poils, nos taches et nos velos recouverts de poussieres, au milieu de ce beau monde habille. Ca passe toujours, on ne nous a pas arretes. On nous adresse meme de grandes salutations, a nous qui nous nous sentons plus loups dans la foule que moutons. Plaine plane et grise, de laquelle s'elevent les monts afghans dans un elan qu'ils poursuivent jusqu'aux cimes. Plus loin une chutte d'eau en bord de route, douche naturelle, ailleurs des sources d'eau chaude et gazeuse. Le paysage et les villages s'enfoncent de plus en plus dans le desert. La route est a la limite du praticable, nous avancons tres lentement, derapant souvent. A Langar, la derniere ville de la vallee, nous observons les deux cours d'eau, le Pamir et le Wakhan former a eux deux le Pyanj, qui deviendra plus tard l'Amou-Daria... la tragedie de la Mer d'Aral. Le decor est de taille a celebrer cette union, vieux monde recule des grandes montagnes. Nous commencons des le soir-meme l'ascension du Kargush, une route de trois jours dans des altitudes isolees, au milieu des lacs sales, routes difficiles lors desquelles il faudra souvent pousser les velos.
- Jour 26 : Une belle journee d'ascension, a travers un grand plateau montagneux, ou seuls quelques rares troupeaux subsistent. Les paysages n'en finissent pas d'etre de plus en plus beaux. En chemin nous trouvons une inscription dans le sable, en grand et large au milieu de la piste : "Allez Sarah et Nico". Une belle surprise qui redonne du coeur a l'ouvrage, mais son auteur demeurera toujours un mystere.
- Jour 27 : Ascension du Kargush, lever du camp de bonne heure depuis un plateau a 4000 m. Ca pionce dur au check-point du poste frontiere, il est trop tot pour arreter qui que ce soit. Paysages de hauts deserts glaces, battus par les vents, sans vie et loins du monde. De l'autre cote c'est encore plus desole, nos velos s'enfoncent dans le sable, nous peinons a avancer. Quand soudain elle apparait enfin devant nous : la legendaire Route du Pamir ! Cela semble surrealiste. La vue est spectaculaire d'ou nous sommes, sur ce paysage fantastique aux nuances violacees, et qui donne l'impression d'avoir roule jusqu'a la lune. Excites comme essouffles, nous savourons un temps ce moment magique, avant de fouler pleines roues cette route du bout du monde.
28 juin 2010 Carnet du Pamir
- Jour 28 : Reveil dans cette yourte ou nous avons dormi, quelque part a Bulunkul, un village du far-est qui semble livre a lui-meme, ou des enfants s'amusent avec des chiens errants, dans la poussiere et les carcasses de voitures. Nos vetements puent le poisson, celui que nous avions peche la veille avec nos hotes d'un soir : une famille de kirghizes venus faire du business dans les environs, c'est a dire avec pas grand monde. Nous entreprenons cette route qui coupe a travers lacs et deserts, un non-raccourci qui vaut le detour, les prairies salees au milieu desquelles broutent les yaks, singuliers bestiaux, formidables souverains des toits du monde, timides et ombrageux a la fois. Le vent et le soleil dans le dos nous glissons en silence dans cette solitude. Un silence lunaire que seuls troublent le murmure spectral du vent dans les rochers, et les gargoullis bouillonneux d'un geyser crachotant. Arrivee sur Alichur, une ville de passage et qui semblerait eteinte s'il n'y avait pas ces bataillons de gosses pour courrir apres les velos ou ces gaillards entasses sur un seul side-car, le long de ces maisons rangees dans la pure tradition sovietique. Nous profitons de la chaikhana pour un the au beurre dans lequel nous trempons du pain. Le soir nous campons quelque part au hazard de l'immense plateau Pamiri.
- Jour 29 : Le boucan des marmottes a largement devance notre reveil. Comme elles nous sortons nos tetes plissees hors de la tente, observant l'aube se repandre sur les montagnes, et se troupeau de yaks en partance pour le jailoo, une longue transhumance a travers les hauts plateaux d'Asie Centrale. Nous faisons route vers Murghab, a travers des montagnes capricieuses et redoutables, et qui ont du en faire voir de belles a ceux qui ont voulus s'installer dans ces contrees. Au passage d'un col nous voila surpris par une tempete de neige. De gros nuages noirs nous suivaient depuis un moment. Mais tant que le vent nous reste favorable rien n'est vraiment desagreable. Ca y est. Nous le sentons. Il y a comme quelque chose dans l'air de chinois. Cela ne vient pas que des camions rouges en provenance du dit pays. Mais les cimes ont elles aussi quelque chose de la Chine, nous sentons que la frontiere n'est pas tres loin. Devant nous se dessine la grande plaine de Murghab, verte et poussiereuse, avec ses lacets d'eau de long et en travers. Au poste controle d'entree, les officiers trop occupes a depecer la barbaque dans leur piaule, veritable gourbi, nous font signe de passer. Entree dans Murghab. Nous progressons doucement avec nos velos, les yeux ecarquilles sur ce qui nous entoure, comme si nous explorions prudement une caverne sans fond. La ville est etonnamment grande pour ces altitudes, digne de chef-lieux pamiri. N'ayant aucune veritable adresse en tete, nous nous aventurons au hazard des rues dans l'espoir d'une auberge. Et c'est apres maintes prospections que nous finissons par la trouver.
- Jour 30 : Une journee consacree a nous ravitailler. Une occasion excellente aussi de decouvrir la ville et son bazar bizzare: un marche ammenage dans des contenairs repeints et rouilles, au milieu desquels se melangent tadjiks et kirghizes, les jeunes desabuses aux anciens emousses, les coiffes traditionnelles et autres telpeks aux casquettes branchees. Nos provisions s'averent succinctes et ne promettent pas de grands festins. C'est qu'on ne trouve quasiment rien dans les magasins-casiers, sinon des barres chocolatees et des nouilles chinoises. De plus les recents troubles kirghizes ont bloques les routes avoisinantes, empechant un temps villes et villages de se reapprovisionner. Tant pis, nous ne sommes pas venus pour manger. Outre le plein il nous faut aussi nous faire enregistrer. A l'OVIR, anciens bureaux du KGB, situes au pied d'une statue de Lenine, presence imposante dans cette ville pourtant a des lieux de l'ancien coeur sovietique. Le seul endroit sur terre ou le chef des bolcheviks donne l'impression d'etre encore vivant. La-bas on nous informe que la frontiere kirghize a reouverte ses portes recemment, cela veut dire que les conflits se sont calmes. Tant mieux, cela avait l'air terrifiant, les gens en parlaient beaucoup par ici. Nous allons donc pouvoir continuer notre route.
On ressent fortement la venue des russes dans ce coin de bout du monde, que ce soit dans l'architecture sommaire, l'urbanisation cadrillee, la bureaucratie chaotique ou la facon etonnante par laquelle on y a conduit l'electricite : des kilometres de poteaux en bois simplistes dresses a travers tout le Pamir. Les tadjiks et les kirghizes se sont par la suite evertues a conserver le schema jadis apporte, avec l'aide precieuse des humanitaires venus les appuyer, instaurant l'ecotourisme en vue d'un "developpement". Mais aujourd'hui la ville semble toujours livree a son sort, son economie fragile du fait de sa situation geographique isolee ne l'aide pas a pousser, et c'est sans doute sous cet aspect qu'elle perdurera. Nous remontons ses chemins de poussiere, marchant parfois au milieu de restes de moutons et de ferrailles desagregees, quelque part en bord de route un parcours de sante fait de barres de fer rouillees, ultime recourt a une morne routine, et le seul moyen de garder la sante. Le soir nous nous postons dans les hauteurs pour observer le jour decliner sur la ville et ses montagnes, ses cheminees fumantes, alimentees pas des racines et les bouses de yaks sechees. Un silence quasi celeste, triste et magnifique.
- Jour 31 : Au petit matin la ville est recouverte de neige, ce qui la rend encore plus belle, une neige qui ne tarde pas a fondre avec les premiers rayons du soleil. Journee consacree a flaner et a devorer nos lectures.
- Jour 32 : Repartir et aller voir a quoi ressemblent les choses au-dela de Murghab est assez excitant. Les paysages y sont toujours tres lunaire. La nature, les nuages, les elements, tout cela degage une puissante impression d'energie. Nous longeons la frontiere chinoise une grande partie de la journee. Une vaste cloture de barbeles, vaste en longueur, etendue sur des kilometres et des kilometres, et tellement reguliere que ca en devient monotone.
- Jour 33 : Passons a la fraiche l' Ak-Baital, un col a 4655 m. L'ascension n'est pas longue comme nous etions deja haut, mais l'effort y est vite eprouvant, du fait de l'altitude, un rien nous essouffle. La descente nous entraine a travers les grandes plaines qui precedent Karakul, avec ce caravanserail en ruine en hauteur d'une grande etendue de desert. Longues pauses contemplatives, on se redessine l'histoire, on s'imagine les caravanes. Outre ce vestige le decor lui est reste intact, on aimerai tant interroger les montagnes.
- Jour 34 : Le paysage s'elargi jusqu'a devenir profondement dense. Nous arrivons aux abords du lac Karakul, une etendue d'eau immense bordee par les hauts sommets enneiges. Plus loin le village, du meme nom que son lac, avec pour toute entree un poste de controle farfelu et desafecte. Karakul a des airs de ville de pecheur, sauf qu'on y sent plus le mouton que le poisson, le mouton mort entre autre. Malgre ce detail l'endroit recele d'un certain charme, une sorte de quietude propre a l'altitude, une douceur que le village doit pleinement a son lac. Les villageois, kirghizes jusqu'au dernier, nous accueillent chaleureusement et nous invitent aimablement a disposer dans leur chaikhana. L'antre, une piece sombre et poussiereuse semble avoir connue des jours meilleurs. On y a tapisser les murs de posters des grandes tablees occidentales, des posters flashis plein de frites, de vin rouge et de dindes roties, et qui contrastent tellement avec nos petites assiettes usees de patates et nos laits de chevre. Il y a bien de la viande, une bidoche saignante sur un coin d'etagere, devant quoi nous nous suffisons a notre pitance. La toliere, une vieille femme charmante nous fait vite oublier le repas tant ses attentions sont delicates. Les chaikhanas offrent aussi un gros avantage : celui de pouvoir se reposer sur place.
Notre sieste troublee par l'arrivee de quelques militaires, nous remontons en selle pour longer le grand lac. Nous commettons l'erreur imbecile de ne pas remplir nos reserves d'eau, si bien qu'en fin de journee nous nous retrouvons coinces, la soif commencant a nous ratrapper. Nous comptions sur quelque ruisseau en chemin pour nous reaprovisionner. Mais le fait est que ces derniers sont tous a sec. Incertains nous continuons a avancer. Mais lorsque l'angoisse fini par nous gagner, nous decidons de tenter quelque chose. Le lac se trouve maintenant a des lustres de la route, a deux heures de marche au dela d'un desert de sable. Nico se lance tete beche a travers, a pied, un sac a dos remplie de bouteilles vides et du filtre-ceramique. Une longue marche penible vers le lac pour pomper 4L d'eau... salee. Jamais dans le voyage nous n'avions atteind ce seuil record d'aneries, nous etions des champions aujourd'hui. C'est le sac bourre d'eau salee que Nico rebrousse chemin a travers ce meme desert, sans meme pouvoir retrouver ses pas. Nouvelle angoisse : celle de devier au large. Seulement les montagnes font des reperes, et Nico parvient ainsi a retrouver Sarah, assise pres des velos, un guide a la main, les yeux rives sur ce paragraphe explicant combien ce foutu lac est sale...
Le soir nous decidons tout de meme de bivouaquer, ronchons et butes. Nous entamons la cuisine avec l'eau recoltee, des "nouilles a la karakul", mais la flotte est infecte et nous decidons d'abandonner. Rien a faire, la soif grandissante, il nous faut replier. Le coeur amer nous rebroussons la route de l'apres midi. Nous rions de notre connerie. Nous assistons aussi a un coucher de soleil spectaculaire sur le lac et ses monts, couleurs sublimes qui nous font vite oublier les tracas de la journee. Le soir nous dormons chez l'habitant, ou nous vidons les theieres jusqu'a plus soif.
- Jour 35 : Une nouvelle surprise nous tend les bras le lendemain matin, au petit dejeuner : de la brioche, et oui, une belle brioche ronde et d'oree comme on les aime... avec le gout infecte du mouton! Decontenances nous nous rabattons sur nos tasses de the. Jamais nous ne serons tadjiks.
Nous repartons charges en eau, avec plus qu'il n'en faut. Nous repassons devant les lieux maudits de la veille, sans trop s'arreter. Une longue journee s'ouvre devant nous : aujourd'hui nous quittons le Tadjikistan. Nous nous retournons pour un dernier regard sur le lac et ses environs, et toujours, la vue est belle : cette vaste etendue d'eau, ces troupeaux de yaks, ces petites montagnes ilots de plus de 4000 m (le lac est deja bien haut).
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